Mise au clair

 

Je peins dans un registre de formes réduit.

Je veux ces formes les moins engageantes possibles ; traits, tirets agrandis au rectangle, tracés en bandeaux onduleux d’une extrémité à l’autre de la surface. Avant, il y eut le bâtonnet, puis des fragments ou éclats, des courbes appuyés aux bordures des supports, des couleurs tirées ou effacées.

Des formes – des tracés - sans séduction propre, et aussi dépourvues de tous pouvoirs allusifs ou suggestifs.

Ces formes agissent dans les surfaces en découpant les blancs, ou les parcourent jusqu’au terme de leur recouvrement.

 

Les cinéastes russes des années 20 voulaient filmer le cinéma, pour ma part je peins la peinture telle qu’elle se produit.

Je me réfère aux tracés premiers du dessin et de l’écriture. Je ne les cite pas, mais je tente de donner une teneur voisine aux miens.

 

Ces résumés de choix et d’opérations ne suffisent pas pour décrire ce qui se peint ; de même pour l’homme primitif tirer des traits sur une paroi, ou pour le cinéaste russe tourner la manivelle de la caméra, ne signifiait rien sans la volonté d’entrer dans le langage.

 

A une certaine période, au début des années 70 (les années Leroi-Gourhan) la question de la peinture et du langage se posa. La peinture, à elle seule, était-elle un langage ?

 

En l’absence de réponses fermes et convaincantes, l’interrogation demeure, mais ce qui est certain, c’est que la peinture fait appel aux langages pour avancer sa question (la sienne propre et, partant, celle des langages).

 

La peinture formule sa question. La question de la peinture, comme toutes les autres questions, dès qu’il est possible de la formuler, contient sa réponse ; mais ici, la différence est que la réponse ne se résout pas à une formulation.

La réponse de la peinture revient à sa question qui se trouve réitérée, mais dès lors déplacée sous un point de vue sensiblement différent. Si réponse il y a, elle est dans sa suspension.

 

La couleur se prête aux interprétations, suivant les continents et les climats, les milieux et les époques elle est investie par les langages. Pour ma part, je ne lui assigne aucune charge de sens particulier.

Les couleurs sont des marquants et en cela se valent toutes, si ce n’est qu’à leurs variations elles appréhendent et investissent différemment les surfaces, c’est ce qui détermine leurs choix.

 

J’emploie souvent les rouges et les noirs, ce sont des couleurs fixes qui demeurent aux places et aux contours qui leurs sont assignés ; elles répondent en cela aux besoins de mon travail. Si ceux-ci changent, je peindrai sans réserve avec des verts, des violets et des bleus.

 

J’ai le sentiment d’avoir toujours peint des commencements, et que l’objet de mon travail est d’avancer des hypothèses de commencements. Je me suis porté d’un point de départ vers un autre et ses suivants, engendrant une ligne qui trouvait son prolongement au fil de mes déplacements. J’aurai inventorié des points d’accès, demeurant sur une frontière où tout cesse et tout commence.

 

                                                                                                                                                                   Serge Fauchier avril 2016

                      photo©BD-F
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