Par les intervalles (avec Serge Fauchier)

 

L’œil compose, à chaque instant de la construction de son espace mental, un emboitement de courbes, ces grandes vagues de matière invisible qui ondulent autour de soi ; celles ci créent à chaque mouvement l’épaisseur, l’étendue et la profondeur d’espaces à venir, au rythme de vibrations et de pulsations dans les intervalles entre univers entrechoqués : des univers qui commencent et recommencent, enveloppant les choses dans la souplesse de leurs nombreuses dimensions enroulées, étirant les choses à l’infini dans leur dilatation continue.

J’écoute, illimitées, une crête et une chute sur le sable, dans le fracas de leurs lames de fond ; leurs échos au bruit dilaté par l’espace, par le temps dans la différence de tous les instants vécus à contempler la mer, oublieux par les intervalles que créent les rêves dans mes yeux. Les vagues s’étendent en nappes, leur mouvement faisant s’entrechoquer ces sonorités dissonantes de toutes les molécules, que mon oreille rassemble dans la rumeur continue de la mer.

Le réel déborde toujours de ce que tente de cadrer le regard pour envisager le volume de son présent en un lieu. On ne peut arrêter le flux, et de surcroît quand il se brise ; car les ondulations sont spiralaires, et les lames, même distordues, tournent toujours entre elles dans leur révolution :  l’œil et l’oreille écoutent et regardent passer avec la plus grande attention cette musique des cercles ouverts.

Ce n’est pas le jet du regard égal à la ligne primitive ; la ligne a déjà pris de l’étendue, s’étalant dans la présence obsédante de la matière et la pression de son expansion ; la ligne devenue lame, soulève dans son mouvement l’aplat du monde par l’entrechoquement avec toutes les bandes voisines, et libère par les intervalles surgis du vide toutes ses dimensions enroulées ; la lame devient rouleau, répétant à intervalles différenciés l’impossibilité de circonscrire. Et l’œil s’engouffre dans les brèches du réel ; dans ces chutes des pans les plus visibles du monde, il me saisit brusquement, violemment, et me somme de plonger dans la profondeur d’un magma de textures, bouillonnant, chaotique et protéiforme.

 Il est peut être préférable alors de chercher à glisser à la surface du réel, non par ignorance ni déni ni défaut d’attention, mais pour mieux en éviter la captation trop intense, éviter de se faire happer par la danse des cercles, et peut être donner l’illusion d’adhérer aux éclats brefs d’un monde réduit à ses éléments les plus plats - un mur particulièrement graphique, à photographier, une étoffe dont je vais regarder le grain plutôt que le mouvement du tissu, une chambre entre quatre murs où tous les objets ne cachent aucune profondeur qui les rendrait infiniment hors d’atteinte des seuils du regard, prompts à garantir notre survie.

 

Alexis Hubert