Note 1

Je peins en tracés simples pour protéger mon travail de toutes intentions interprétatrices ou évocatrices susceptibles d’en altérer la teneur, et même s’il arrivait que certaines s’accrochent, la crudité des fonds viendrait les dissuader.

 

 

 

Espace ? Y a t’il un espace ? … Il est toujours possible d’associer par mémoire, assimilation, le sentiment d’une forme référenciée afin de s’assurer de quiétude, ou encore dire quelque chose.

 

Davantage que peindre un espace, je peins plutôt dans l’espace, celui que j’habite et que j’apprends à apprivoiser au suivi des jours, des mois et des ans, un espace où la peinture trouve place ; en retour, je m’attache à faire la peinture de façon à ce que la jonction s’opère, que cet espace puisse s’y retrouver aussi.

 

 

 

Je déclarais peindre après la peinture, même si ce que je fais s’y frotte et lui ressemble, mais sans néanmoins se fondre. Je ne recherche ni ressemblance, ni sujets à partager ; il est des moments où j’emplis tandis qu’à d’autres je vide, je recouvre ou découvre, j’étire ou je brise et me livre aux jeux de l’inversion, et si quelque chose se forme, c’est en trouvant sa prise dans ce qui sépare ou réverse ces gestes.

 

 

 

Je me dis parfois que la meilleure façon d’écrire à propos de la peinture serait de ne jamais tenter de la décrire, ni l’expliquer ; mais encore faudrait-il trouver à la fois force et légèreté pour avancer les mots qui la porteraient ainsi un écho, révélant leurs traits communs, à l’exemple de l’œuvre de Schwitters où une dialectique de l’incongruité et de l’appropriation (A. Mareuge. Europe, Sept. Oct. 2017) traverse peinture, collages et écrits.

 

 

 

Mots ajoutés, estompés, repris et recouverts, à l’instar des couleurs qui portent, s’effacent, reviennent et découvrent au gré de leurs usures.

 

 

 

Tout se passe en frôlements, empreintes légères, glissements perceptibles dans l’angle des regards. Je ne gagnerais rien à forcer ni à m’appliquer à voir. Certaines peintures s’effectuent et demeurent orphelines, ainsi de fragiles embarcations lancées dans l’espace que je ne saurais comment appréhender, mais que je rejoindrai quand j’aurai appris à les regarder. Car la capacité de regard est en constant devenir, elle n’est ni donnée ni acquise une fois pout toutes, certaines aptitudes s’oublient pour parfois revenir, tandis que d’autres se découvrent au fil des sollicitations.

 

Le sentiment de projeter en avant des doigts une chose qui ne se soumettra jamais à la prise.

 

 

Les couleurs ne sont pas forcément « belles » ; l’objet du peintre n’est pas de les rendre agréables : « J’ai eu longtemps devant ma fenêtre un cabaret mi parti de vert et de rouge crus, qui étaient pour mes yeux une douleur délicieuse. » (Ch. Baudelaire. De la couleur).

 

 

 

Les teintes du départ, même si précisément choisies au préalable, ne sont pas les mêmes une fois peintes, elles se modifient à mesure que se précisent les rapports, leurs étendues et textures ; elles n’atteignent que progressivement leur teneur. Dès lors elles ne peuvent être altérées, sauf à rompre l’unité d’ensemble.

 

 

 

Chaque peinture revêt le caractère d’une épreuve, demande une concentration, une tension, sans doute à cause de l’impossibilité de me confier aux reprises et repentirs, afin de pallier aux erreurs de tracés et mauvaises appréciations des espacements. Cela est en premier lieu imputable à ma technique de travail actuelle, avec des couleurs liquides et supports sans apprêts, mais aussi à mon souci de les réaliser sans surcharges de matières afin de fondre dans un seul mouvement, tout en les gardant dans le même plan, le peint et la réserve (réserver, c’est garder intact).

 

Je ne peins pas sur la toile, mais plutôt avec la toile, les couleurs se mêlent et se fondent à sa texture ; ni forme, ni fond, depuis le bas de la toile jusqu’à son sommet, un déroulé, une seule étendue.

 

 

 

Il faut toujours s’en tenir au strict nécessaire (point trop n’en faut), à l’affleurement du pictural ; une limite à ne pas dépasser au risque de redondance ou de la perte. 

 

 

 

En peignant, je cherche à être au plus près de mes exigences pour les suites à donner à mon travail, celles que confusément je perçois sans parvenir, hors mon passage à l’acte, à les énoncer, ni à les poser…

 

 

 

Certaines peintures de grand format, celles qui comportent seulement deux tracés obliques dans la partie inférieure, acceptent les caractères propres à leur support, la toile libre et sans apprêt avec ses marques de plis et ses rétractions ponctuelles liées à l’emploi de couleurs acryliques diluées à l’eau.

 

La dimension permet cette incorporation sans que la vision et le sentiment d’espace qui s’y rattache n’en soient gênés, mais néanmoins, cette irruption dissidente du matériau ouvre un écart générateur d’une tension nouvelle entre ce qui est peint et la venue comme par effraction de ces marques propres au support.

 

Va et vient de l’œil entre une vision de la projection spatiale, la couleur et son engendrement de l’étendue, et le rappel de la matérialité des constituants de la peinture, sa compacité de chose.

 

C’est aussi dans cet écart que se joue mon travail.

 

 

 

Septembre 2017