Mes écrits ne sont que fragments

 

Mes écrits ne sont que fragments.

Je ne peux me soumettre à l’écriture d’un texte long ; même si je m’organise tant soit peu, voilà que je digresse, m’évade en somme de ce qui devient vite contraignant à poursuivre.

Cela ne veut pas dire que mes écrits sont de dispersion, car les mêmes thèmes et préoccupations reviennent, croisant leurs différents moments, parfois à l’allure d’une redite, mais avec d’autres mots qui nuancent les écritures antérieures, altérant sensiblement leur sens.

 

 

J’ai souvent le sentiment de travailler avec les restes de la peinture, ceux qu’elle autorise, mais de la poursuivre malgré tout ce qu’elle refuse.

Dire que la peinture se refuse, oui sans doute, elle se refuse en un temps où peu de place lui est laissé, où il devient périlleux de franchir les obstacles qui l’embarrassent.

Il serait certes possible, mine de rien, de continuer à l’exercer dans ses formes d’avant, mais, dès lors, elle se donnerait coupée, décalée de ce temps qui l’empêche tout en obligeant à rechercher d’ultimes et fragiles solutions à sa tenue.

Les caractères ressentis de ces solutions, l’ultime et le fragile, sont peut-être, à sa réserve, les seules réponses à apporter en attendant qu’elle se donne à nouveau, sachant que, dans ce cas, ses conditions seront bien différentes des celles qui précédèrent.

 

La peinture, non pas une entité en attente, davantage une entité à mettre à jour.

 

 

Une question de temps…

 

Pour le choix des dessins, ondulatoires ou brisés, afin de mettre à distance toutes velléités par trop interprétatives, je les rapporte aux tracés pré figuratifs : lignes ondulatoires effectuées avec les doigts sur les parois meubles et plafonds des grottes du paléolithique (Baume-Latrone, Chauvet), signes non identifiés (tectiformes, bâtonnets, ponctuations) demeurés encore sans assignation définitive de sens.

 

Je résonne davantage en dessin qu’en forme, sauf à la considérer dans son aspect générique et à ce moment-là, je lui préfère le terme de figure. La forme, dès qu’identifiée, est déjà à sa clôture. Le dessin, lui, est cursif, est suivant la direction donnée peut se poursuivre à l’infini.

 

Les couleurs donnent corps au dessin.

 

J’aime quand les peintures se prolongent ainsi à la poursuite d’un point à sa fuite, et de la même façon, la brièveté soudaine de l’éclat, temps interrompu et comme suspendu.

 

La durée - un continu - et la brisure soudaine de l’instantané (à l’instar d’une photographie).

 

Mes tracés sur des toiles de grand format demandent du temps ; je m’accommode de cette durée, en accompagnant leur formation de gauche à droite et depuis le bas vers le haut. Ce n’est qu’à l’atteinte de l’occupation totale de la surface que je pourrais juger du résultat.

Par contre, les brisures sont plus rapides, plus immédiates ; dès la première appréhension de la toile, le dessin est quasi définitif.

Une peinture achevée, il arrive que je ne la voie pas tout de suite, mais il suffira d’un coup d’œil en coin impromptu - une fraction de seconde -  pour que je puisse en juger ; dès lors, aucun retour ne sera possible (sauf à la reprendre pour en faire une autre peinture).

Je me suis souvent interrogé sur cette acceptation (ou ce refus qui advient parfois). Il faut attendre de l’acceptation de la vue dans la brièveté de l’instant, que tombent tous les empêchements imputables aux us et habitudes, et aussi aux prévisions et projections préconçues ; ce qui advient contre ce qui était attendu.

 

Tous ces détails, de prime abord négligeables, importent car ils participent à la conception d’ensemble de la pratique que je poursuis.

 

Au rappel des histoires qui la portent, la peinture s’ouvre et renvoie à la réflexion qui l’englobe, la doublant en somme d’une perception qui déborde son strict entendement visuel, rendant sensible l’écart qu’elle manifeste à l’encontre des formes entendues.

 

J’ai besoin pour travailler, d’une altérité, faire deux choses à la fois, convoquer deux temps différents. Les uns deviennent les réserves des autres et réciproquement.

De même j’aime réfléchir des associations hasardeuses, voire contre nature, trouvant dans les rapports qui se découvrent, aussi troublants soient-ils, les moyens de poursuivre.

 

 

Ce qui, dans le fond (sic), m’attire le plus est ce qui se peint sans être touché.

 

Les blancs dans les dessins de Matisse, comme ceux qui se révèlent au dépli des toiles de Hantaï, encore aux « zips » de Newman, ouvertures de Fontana ou les blancs peints par Pontormo dans les fresques de Certosa, tels autant de miroirs placés là afin de réfléchir la lumière, m’intéressent en premier lieu.

 

L’idée de m’abstraire m’accompagne, m’absenter pour que la peinture se fasse d’elle-même – du moins avec mon concours relatif, et minimum.

C’est la raison pour laquelle je peins dans des formes peu engageantes, faisant paraître un rythme, une pulsation auxquels chacun peut s’identifier aisément ; mais ces rythmes et pulsations évoluent, se modifient sensiblement de peinture en peinture, aux variations d’étendue et de densité des espaces et, bien sûr, aux couleurs changeantes.

 

Etirer, concentrer, allonger, élargir, compresser, inversion et renversement, quelques-uns des modes opératoires que je mets en œuvre pour, tout en restant dans le même, accéder à la différence.

 

 

Davantage qu’aux décisions péremptoires, j’accorde ma confiance aux arrivées qui s’effectuent et s’imposent aux recours de trajectoires plus sinueuses, laissant au temps le soin d’opérer au gré de tours, détours et traversées, au drainage de sédiments qui se révèlent à la fois inattendus et essentiels pour la suite, et qu’un engagement direct n’aurait pu déceler.

 

                                                                                                                                                                                Serge Fauchier   Décembre 2015