Notes

 

La ligne continue et l’éclat (les brisées).

 

En Dordogne, je peins des lignes continues sur de vastes toiles afin de donner plus d’espace et d’ampleur à leurs tracés. L’atelier est vaste, ouvert sur l’extérieur ; les lignes de l’horizon et des collines environnantes viennent jusqu’à moi et communiquent avec celles que je dessine. Fixées aux mur ou suspendues aux poutres, les peintures m’entourent, les lignes semblent se prolonger de l’une dans l’autre, tandis qu’au sol je poursuis ma avancée, mon œil glissant sur elles pour revenir à celle que je peins, dans un continu sans fin.

 

A Perpignan, l’atelier est plus petit et clos. Je peins des brisées sur des formats moins importants, mais en rapport aux gestes, espaces et écarts qu’elles exigent. Je travaille sur des supports montés sur châssis, car tant les modes d’application de la couleur que la tension nécessaire aux tracés ne pourrait s’opérer sur toile libre ; l’empreinte du sol, la marque des plis seraient autant de perturbations pour entacher la juste perception. Contrairement aux « continus », les « brisée » reposent sur les limites des supports et sont indépendantes les unes des autres.

Dans cet atelier, les peintures anciennes sont rangées comme les livres dans une bibliothèque, mais les plus récentes sont appuyées aux murs dans un désordre de formats et de disposition qui réitère et accentue encore les effets de rupture.

 

 

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La différence que je soutiens, dans mes travaux, entre tension et non tension, toiles tendues sur châssis et toiles libres, tient aux natures et formes des peintures.

Celles peintes sur supports non tendus et non apprêtés sont « all over » et réalisées sur le sol. Elles portent dans l’inscription des couleurs pressées et écrasées les unes sur les autres l’empreinte de sa dureté et de ses reliefs ; mises à la verticale elles demandent la proximité du mur pour être regardées. Toute avancée vers l’avant instituerait une épaisseur, un écart qui iraient à l’encontre de leur attachement à une surface dure et rompraient les effets et caractères de continuité et d’ouverture latérale vers l’extérieur qui les caractérisent.

Ces peintures sont systématiquement réalisées en partant du bas de la toile et en remontant vers le haut. La vision de l’ensemble ne s’avère qu’au terme du processus.

Les autres peintures effectuées sur toile tendues sur châssis, à cause des lignes dures de ces supports, sont extraites du continu qui porte les précédentes. Elles soulignent les ruptures, des évènements parfois agrandis et extraits de ce courant, et contenus par avance dans les limites qui les cadrent à les contraindre. L’expansion des couleurs ménage simultanément les réserves pour les blancs, l’appréhension de la surface se fait d’un seul tenant et va se précisant.

Ces peintures sont telles des tableaux fondés sur des moments de la peinture.

 

Tout cela pour souligner que cette coexistence de tension et de non tension n’est pas à négliger, au contraire ces deux modes, malgré ce qui les sépare, s’associent et se complètent en termes signifiants d’une pensée et d’une démarche.