SERGE FAUCHIER

Notes sur la couleur en peinture


 

 

Il s’agit d’ouvrir les yeux ; ne plus considérer seulement les pleins et les positifs aux choses, aux actes et aux pratiques, mais prendre également en compte leurs vides et leurs négatifs, pour la mise à jour des rapports qui les lient et des différences qui les séparent.

 

 

Non pas les envisager sous l’aspect élémentaire de la forme et de la contre- forme, ce qui dans ce cas rangerait dans un registre de dualité convenue, pleins et positifs d’un côté, vides et négatifs de l’autre, mais depuis la globalité qui les produit et dans la prise en compte de l’entre, ce qu’il découvre de manques dans leur concordance, de défauts dans les emboîtements.

 

 

A partir de ce moment, à leurs entours s’effectuent déplacements et mouvements, suivant lesquels se découvrent d’autres ensembles qui deviennent les vides des uns ou les pleins des autres, leurs négatifs ou leurs positifs, s’ouvrent d’autres failles inductrices de doutes.

 

 

Entre les couleurs, circulent des flux qui tendent les couleurs et les maintiennent en proximités les unes aux autres. Les flux circulent dans les périphéries, traversent les blancs et les occupent ; venus des couleurs, ils retournent à elles pour repartir à de nouvelles traversées. Pulsations des surfaces qui se gonflent à suspendre la division, initier souffle et épaisseur du plan.

 

 

Dès que je les ai apprivoisés, je recherche les failles dans les systèmes que je pratique, de façon à conduire le travail dans des directions inexplorées.

Je suis toujours à la quête d’une échappée, d’une ouverture qui déplacera sensiblement les enjeux que je développe, avant que je ne m’habitue à eux.

Le champ que je travaille est à la fois très étroit mais aussi extrêmement ouvert. Je peux donner l’impression de sauter d’une chose à l’autre, alors que je ne fais que me déplacer afin de découvrir ce qui pourrait se jouer sous un autre angle de vision ou d’appréhension.

 

 

Je me place résolument du côté du visible, de l’optique, du rétinien ; voudrais-je qu’il en soit autrement, je ne pourrais pas. Je me refuse à envisager, pour ce que je fais, une quelconque intention, un souci de communiquer un objet qui serait extérieur à ce que mes gestes et procédés convoquent et induisent. Tout au plus, je peux dire que si je travaille ainsi, c’est qu’il ne peut, pour moi, en être autrement. Je livre ainsi aux regards qui veulent bien s’attarder des états de couleurs et de surfaces, des peintures silencieuses qui manifestent autant leur époque que d’autres œuvres, toutes à leur souci de dénoncer, perturber les rouages des organisations dominantes.

D’aucuns diront qu’ils ne voient rien dans ce que je leur propose. Je serais tenté de répondre que le regard s’apprend aussi, à l’instar de la disposition de l’ouïe à l’écoute ou la lecture en face de la poésie.

Les débordements des conventions du langage, de l’entendement courant des choses ne s’apprécient qu’au suivi d’expériences qui convoquent des attitudes aussi simples que voir, entendre, attendre, sans anticipation sur la chose à recevoir.

Rien ne m’ennuie autant que le film dont j’ai compris tous les rouages dès les premières images, les œuvres dont je découvre, au premier coup d’œil, le caractère intentionnel, le projet et ses aboutissants pour des faits et évènements déjà mesurés.

Pour ma part, si je dénonce, je ne le fais pas avec le langage d’en face, je m’abstraits plutôt, pour trouver la distance nécessaire à la menée d’une recherche qui, à son décalage même, devient la critique de ce qu’elle pourfend.

 

                                                                      

 

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L’ombre dans la couleur paraît à sa fatigue.

Fatiguer la couleur, c’est l’alourdir en la chargeant de l’eau qui la mêlera aux autres couleurs, de couches auxquelles elle s’oubliera en se fondant, c’est aussi lui donner une densité, une opacité irrégulière car partiellement trouée d’éclats de lumière venus des strates du dessous.

 

L’ombre dans la couleur atténue les transparences, la rend sourde à la raison.

 

                                                                      

 

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J’essaye actuellement de concilier les vastes tracés que je peignais entre 2003 et 2007 avec les marquages rectangulaires éparpillés dans l’étendue avec lesquels je travaille depuis à peu près deux ans. Bien que ces deux façons d’aborder la surface semblent contradictoires, je tente de les faire cohabiter au sein d’un espace devenu ainsi « chaotique », fait de tensions entre le centrage exigé par l’une des formes et le côté « all over » introduit par l’autre.

Cette volonté de reconduire des pratiques antérieures implique une révision de leurs modes de production, une réflexion sur la façon avec laquelle elles peuvent être conduites, au regard de ce qui est mené aujourd’hui, avec ses exigences. Ces tracés sont maintenant traités en creux avec des couleurs plus liquides que par le passé ; cette « liquidité » contraste avec les traitements des surfaces en bordure, plus opaques et saturées, ou encore plus sourdes.

C’est simultanément à une déconstruction de l’unité de surface entretenue jusqu’alors, et à une sorte de reconstruction que me mènent ces expérimentations.

 

 

 

 

                                                                                                          S.F. Novembre 2009