L'expérience ouverte de la vision et la clôture du tableau
L’expérience ouverte de la vision et la clôture du tableau Les écarts peuvent évoluer, tout comme la densité des formes et les dimensions des éclats de couleur. Jusqu’à ces derniers mois, leur dispersion était contenue par les tracés des rectangles, cette grille maintenant supprimée, celle-ci est beaucoup plus aléatoire, de même plus libres, leurs formes de polygones irréguliers, qui ne sont plus contraintes par un dessin premier. Je n’attache à vrai dire que peu d’importance à leurs figures, je les reprends souvent aux toiles précédentes, sans souci véritable de les singulariser, ni d’en trouver de nouvelles ; seuls importent les rapports et les espacements qui produisent l’entité de surface. Je suis intéressé avant tout par ce qu’impliquent ces peintures, en formes de perception et de réflexion nouvelles, nouvelles car inenvisageables hors du contexte qu’elles ouvrent. L’antinomie pointé par Jean-François Chevrier, dans la Trame et le hasard: « … entre l’expérience ouverte de la vision fragmentaire et l’exigence d’une forme autonome qui appelle la clôture du tableau », que je citais plus haut, me semble un des points essentiels de cette réflexion, manifeste au mieux le déhanchement voire la torsion, qu’implique mon travail dans la forme de perception qu’il engage. Etre à la fois dedans et dehors, penser l’au-delà du tableau et, en même temps, devoir le considérer en ses effets et clôture. C’est donc à deux formes de considération différentes, dépendantes l’une de l’autre, que conduit la peinture, telle que je la conçois. Le souhait d’ouvrir la vision est réalisé par l’usage et l’éparpillement des éclats dans la surface, par les couleurs inexprimées qui sourdent aux intervalles, mais aussi par l’ouverture aux limites laissant supposer une continuation possible de l’espace pictural vers l’extérieur. Mais en même temps, je dois veiller à ce que propose le tableau au regard, c'est-à-dire à ce qu’il satisfasse le projet d’ouverture et que se constitue simultanément l’entité de surface. Jeux de va et vient, d’aller retour, auxquels l’œil se soumet, glissant constamment du clôt à l’ouvert, de l’ouvert au clôt. Pour résoudre le dilemme, l’idéal consisterait, peut-être, à déposer au sol des fragments colorés et attendre que le souffle du vent vienne les disperser. Mais ce n’est pas ce que j’envisage, car je suis attaché au maintien du tableau et à la tension dispersante provoquée par l’antinomie soulignée. Espacer les éclats, ouvrir les intervalles, c’est tendre des rapports entre les couleurs mais c’est aussi ouvrir la peinture aux flux du monde, ne pas garder autorité sur les places et maintiens des choses, c’est être attentif aux arrivées susceptibles de modifier les règles.
S.F Septembre 2010